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Maya Khalidi : « Et toi d’où tu viens ? Parle-moi de ta langue »

Née à Jérusalem, Maya Khalidi est une chanteuse palestinienne engagée. Après avoir fait des études en musique à l’étranger, l’artiste est revenue à Ramallah pour transmettre son savoir aux élèves du Conservatoire National de Musique d’Edward Said, pendant trois ans. Aujourd’hui, elle poursuit son Master en Direction Musicale à Londres et s’investit dans des projets musicaux collaboratifs. Rencontre.

Par Azzedine Marouf

ADN : Quel est ton parcours professionnel et social ? 

M.K : J’ai grandi à Jérusalem-Est, dans une famille issue de la classe moyenne. Ma mère exerce la traduction des langues anglais/arabe. Mon père ne travaille pas. Comme je voulais étudier la musique, j’ai réussi à avoir une bourse qui me permettait d’étudier le chant classique occidental à Chypre. Je n’ai pas beaucoup aimé parce qu’en tant qu’arabe, c’était bizarre pour moi de chanter de l’opéra. Même si les cours m’ont beaucoup appris, j’avais ce sentiment que ce n’était pas moi, ni ma culture. A partir de ce constat, je me suis posé beaucoup de questions comme, par exemple, « Je veux arrêter mais pour faire quoi ? ».

Cela m’a poussé à déposer ma candidature dans plusieurs écoles. J’ai finalement réussi à obtenir une bourse pour une Licence de Musique en performance vocale au Berklee College of Music, à Boston, dans le Massachusetts. C’était une très bonne expérience : j’ai pu étudier la voix et m’éduquer à la musique. 

Mes parents m’ont toujours encouragé à partir dans d’autres pays pour étudier, à condition que je revienne toujours en Palestine pour transmettre ce que j’ai appris à ma communauté. Après avoir été diplômée, je suis donc retournée à Ramallah, en Palestine pour y enseigner la musique au Conservatoire National de Musique d’Edward Said, pendant trois ans. Après cette expérience, j’ai décidé de compléter mon cursus par un Master. Je voulais apprendre plus pour mieux enseigner, mieux chanter et faire de meilleures performances. Je suis donc allée à Londres où après avoir déposé beaucoup de candidatures, je suis parvenue à avoir une bourse au Guildhall School of Music & Drama. J’ai commencé à faire un Master en Direction Musicale.

ADN : Tu nous as dit avoir postulé pour beaucoup d’écoles… Quelles étaient les difficultés ? 

M.K : C’était compliqué de trouver un financement pour une école. Mes parents ne pouvaient pas payer mes études, donc j’ai dû faire plusieurs candidatures dans les écoles qui pouvaient m’accorder une bourse. Là d’où je viens, ce n’est pas comme en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Pour pouvoir faire des études, il faut beaucoup d’argent. J’ai donc dû trouver des alternatives de financement.

ADN : Tu as enseigné au Conservatoire National de Musique Edward Saïd à Ramallah… D’où vient cet intérêt pour l’enseignement ? 

M.K : Je pense vraiment que ça vient de ce que m’ont appris mes parents. Pour eux comme pour moi, il y a ce besoin de transmission. J’ai le sentiment de devoir donner ce que j’ai, d’enseigner ce que j’apprends. Là d’où je viens, peu de personnes ont la chance d’avoir une bourse pour partir à l’étranger étudier. J’ai eu cette chance donc je ressens ce besoin de donner ce que j’ai appris à ceux qui n’ont pas eu mon opportunité. C’est mon obligation.

ADN : La façon d’enseigner en Palestine est-elle différente de celle que l’on peut retrouver en dehors de la Palestine ?

M.K : L’enseignement est très similaire. Même s’il y a des différences au niveau de la langue, je pense que tout le monde recherche les mêmes choses. Ici, la jeunesse est très influencée par la culture pop américaine et la pop coréenne. En Palestine, c’est la même chose. Les jeunes chantent la même chose, et se posent les mêmes questions. D’ailleurs, à ce sujet, je les interroge toujours sur les mêmes choses : « Et toi, d’où tu viens ? Parle-moi de ta langue. Comment fais-tu pour la conserver ? Comment conserves-tu ton identité, qui est si spécifique ? ».

ADN : Qu’est-ce que tu aimes dans le chant ? 

M.K : J’ai commencé à chanter vers 10/11 ans.  Je pense que c’est ma manière à moi d’échanger avec les autres. Je chante beaucoup de musiques issues du folklore palestinien. J’aime aussi le jazz, les musiques classiques arabes, ou encore le chant lyrique. Grâce à toutes ces influences, j’essaye de trouver mon propre langage et mon propre courant.

ADN : Il y a-t-il des personnes qui t’inspirent ?

M.K : Je pense que ma mère m’a beaucoup influencé dans mes inspirations. Elle aime chanter, et quand j’étais petite, elle me chantait du Fayruz (chanteuse libanaise incontournable dans le monde arabe, NDLR). En plus d’avoir une très belle voix, Fayruz a une discographie incroyable, des chansons qui sont à la fois très locales, folkloriques, occidentales, ou jazz.

ADN : Tu as rejoint le Sodassi Project, qui est un spectacle de chant proposé par six musiciens venant du Proche Orient, en France. Pourquoi ?

M.K : En deux mots : Kamilia Jubrane (l’auteure du projet, NDLR). C’est une incroyable chanteuse Palestinienne, qui m’a toujours influencé depuis l’enfance, que ce soit dans la manière dont je chante ou dans la façon à laquelle je réfléchis. Elle m’a demandé de rejoindre le projet et je me suis dit que je pouvais apprendre beaucoup d’elle. Une fois entrée dans le projet, je me suis aperçue que j’apprenais de tout le monde. J’ai beaucoup en commun avec tous les musiciens.

ADN : Tu as fait partie de plusieurs projets collaboratifs, qu’est-ce que cela r-t’a permis d’apprendre ? 

M.K : J’ai appris que l’on pouvait faire de la musique avec tout le monde, qu’il y a toujours quelque chose à partager, et à apprendre aux autres. J’ai aussi appris que c’est très important de trouver un moyen de communication, de trouver quelque chose en commun. 

ADN : Penses-tu que l’occupation israélienne occupe une grande place dans l’identité de l’art palestinien ? Est-ce une bonne chose ?

M.K : Oui, l’occupation israélienne prend indéniablement une grande part dans l’art palestinien. Je suis assez d’accord. La plupart des artistes parlent de ce qu’ils traversent. Néanmoins, une des raisons qui me pousse à chanter du folklore palestinien, c’est justement le fait de vouloir connaître la Palestine avant l’occupation israélienne. Je veux apprendre et connaître notre histoire avant tout ça.

Je suis d’accord qu’il y a quelque chose de malheureux dans l’art palestinien, mais il y a aussi un rapport avec ce que les Européens veulent voir. Souvent, quand tu vas postuler dans les musées – pour pouvoir faire ton exposition – les musées ne veulent pas forcément voir l’art palestinien classique. Ils veulent voir la Palestine sous occupation. Peut-être qu’à travers le monde, on arrive seulement à voir la Palestine sous le regard de l’occupation. Après tout, c’est la réalité. C’est difficile de ne pas en parler, ni de l’exprimer. 

ADN : Est-ce difficile de trouver des traces de l’art palestinien avant l’occupation ? 

M.K : C’est vrai que ce n’est pas simple. Par exemple, j’ai fait des recherches sur le folklore palestinien et finalement, après avoir beaucoup cherché, j’ai trouvé une organisation qui avait toute une médiathèque avec de centaines d’heures d’enregistrement d’hommes et femmes chantant lors de mariage avant la Nakba. C’était incroyable de trouver ces archives. Je sais aussi que c’est peut-être l’une des seules archives audio palestiniennes. C’est vrai qu’Israël veut nous enlever notre histoire, cela complique beaucoup la transmission de notre héritage.